Le hasard nous a fait rencontrer X (comme dans certains articles de journaux, je ne vais pas donner son vrai nom). Elle est jeune, encore étudiante, c’est la première fois qu’elle discute avec un européen.
Elle est O*** (je ne sais pas si ne pas écrire le mot a une importance sur ce blog qui est assez confidentiel, mais je préfère le masquer, vous devez comprendre de quel peuple je parle).
Pour venir ici, en dehors de sa région, mais en Chine quand même, elle a du demander à la police une autorisation. Et elle ne pourra pas sortir de la Chine, car les O*** n’ont pas le droit à un passeport. Sa seule porte de sortie du pays est de se marier avec un étranger.
Elle me parle des souffrances de son peuple. Deux membres de sa famille sont en prison. Aucune famille O*** n’est « complète », je comprends qu’il y a forcément un membre mort ou en prison. La barbe est interdite, les « robes longues » aussi. Pour le moindre écart, vous êtes inscrit sur une liste noire, ce qui vous interdit de prendre le TGV ou l’avion, entre autres.
Elle me décrit une repression féroce contre eux et leur religion, alors qu’ils sont musulmans depuis des générations.
Pour discuter, nous ne passons pas par WeChat car ce réseau est surveillé. Nous écrivons chacun nos phrases sur un téléphone, sur une application de traduction en principe sûre. Nous échangeons dans un grand silence, chaque phrase prend du temps.
Je comprends que pour aider sa famille, elle a travaillé en plus de l’école. Quand je lui demande ce qu’elle veut faire comme métier, elle me dit qu’elle ne sait pas, qu’elle n’a jamais eu l’occasion de relever la tête pour y penser.
Elle a rencontré Y et c’est grâce à lui qu’elle est aujourd’hui aussi loin de sa région, pour la première fois de sa vie. Elle ne connait rien du reste du monde. Elle me dit qu’elle n’avait pas droit avant à un téléphone ou un ordinateur, et qu’elle n’apprenait que via l’école, mais sans information sur la France, l’Europe ou les États-Unis, par exemple.
Je lui ai dit qu’en Europe, on a entendu parler des atrocités que vivent les O***. Mais à part quelques déclarations et quelques sanctions pour des entreprises faisant travailler des O*** dans d’inhumaines conditions, je n’ai pas connaissance d’autres actions, et je ne pense pas que ça ait eu un impact.
C’est une chose de savoir ce qu’il se passe à quelques milliers de km de chez nous. C’est autre chose d’avoir une personne concernée en face. Je sens mon privilège d’être né français, et mon impuissance à agir pour elle.
Elle rêve d’une indépendance de sa région, pour vivre en paix. Elle a en tête Hong Kong ou Taiwan comme des exemples de régions chinoises pouvant vivre en autonomie. J’évoque quand même la pression sécuritaire sur Hong Kong et militaire sur Taiwan.
En fin d’après-midi elle a joué avec plaisir aux cartes avec nous. On lui a appris le 13. Puis elle a échangé avec les filles, le courant est bien passé. Elles lui ont appris quelques lettres et syllabes en français. Elle a écrit Lucie et Chloé en lettres chinoises. C’était un bon moment !
Je la quitte en lui disant qu’on va garder espoir, même si je sens qu’il est bien maigre.

J 4 – Traverser l’Europe
Lire la suite »
Cher Journal, On a parcouru 3000 km depuis la Gironde jusqu’à l’Estonie.Ce qui m’a frappé dans les paysages vus du train, c’est que c’est vert

