Cher Journal,
Dès les premières secondes de l’audioguide, je sais que cette visite sera particulière. Au début de l’écoute, un Cambodgien se présente. Il est né en 1980, comme moi. Il n’a pas connu le pays dirigé par Pol Pot, mais une partie de sa famille est morte à cause de l’horreur et l’absurdité de son régime.
Le lieu est un ancien lycée, transformé en prison après la prise de Phnom-Penh par les khmers rouges. On l’appelle prison, mais « centre de torture et d’élimination » serait plus approprié.
Entre 1975 et 1979 , le directeur administre le lieu avec précision et rigueur. Les tortures ne doivent pas tuer : le prisonnier ne doit mourir que si le directeur en signe l’ordre, généralement après avoir été satisfait des « aveux » et des « traîtres » dénoncés. S’il meurt sous la torture, un rapport doit être réalisé avec photos et explications. Dans cette situation, comme dans d’autres, il y a un risque de passer rapidement de tortionnaire à torturé.
Je passe de salle en salle, de photos en photos, d’explications en témoignages. Certains audios commencent par un avertissement car ils sont particulièrement durs à écouter. Ainsi je n’écoute pas le témoignage d’une infirmière, chargée de prolonger la vie des prisonniers tant que leur mort n’a pas été décidée.
En dehors des 200 prisons de ce type, le reste de la population souffre énormément aussi. Les villes sont vidées et les habitants réduits en esclavage dans les champs, au nom d’une refondation de la société. On supprime les machines, les moyens de communication modernes, la propriété privée et on demande un travail surhumain et des objectifs surréalistes de production de riz. En moins de 5 ans, 20 à 25% de la population meurt.
Le message final de la visite, outre le recueillement, est de faire de chacun un porteur de cette mémoire pour que l’horreur ne se reproduise pas.
Alertons nous, ne laissons pas faire, quand il est décidé de passer outre la dignité humaine pour soit disant de bonnes raisons.



2 réponses
Bonjour Matthieu,
Je suis une rescapée du génocide , et suis très émue par votre article.
Je n’ai pas grand chose à rajouter, vous avez tout si bien décrit …
Je souhaite que ce pan d’histoire ne vous masque pas trop la beauté de ce magnifique pays!
Au plaisir de vous lire, et très bon voyage
Phalna
Je suis heureuse que tu aies pu passer du temps dans cet endroit terrible. Je l’ai visité en 2011 avec les Lolos. Flora qui avait 16 ans avait voulu nous accompagner. Elle avait été prise d une crise de vomissements face à l’insoutenable si ma mémoire est bonne. Heureusement que vous n’avez pas emmené les filles. Les murs sourdaient l’horreur, la terreur, la souffrance et le sang… du moins je l’ai vécu ainsi. Il m’a fallu 2 ans de plus pour oser aller aux « Killing fields » dans la continuité d’S21. Autre endroit insoutenable. On en parlera quand vous reviendrez si vous voulez. C’est une partie de « mes recherches et histoire familiale du Cambodge ». Grosses bises. Marielle